March 30, 1923 – January 25, 1998
Transmission familiale
Amendes et infractions
Contrôle des prix
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral met en place un vaste programme de contrôle économique afin de limiter l’inflation, d’assurer un approvisionnement équitable en produits alimentaires et d’empêcher les commerçants de tirer profit des pénuries causées par l’effort de guerre. Les restaurants doivent eux aussi respecter les prix maximums fixés pour les repas qu’ils servent.
Ces mesures touchent directement les exploitants du Crystal Tea Room. En septembre 1944, Christos et James Pejoulas comparaissent devant le tribunal après avoir plaidé coupables d’avoir vendu des repas à des prix supérieurs à ceux autorisés par la réglementation fédérale. Le juge leur impose une amende de 50 dollars, en plus des frais de cour.
Inspection sanitaire
Le Crystal Tea Room fait de nouveau l’objet d’une condamnation en octobre 1949. Christos Pezoulas reçoit alors une amende de 40 dollars, en plus des frais de cour, après qu’une inspection municipale eut relevé des conditions jugées insalubres dans le restaurant.
Vols
Comme de nombreux restaurants situés au centre-ville et ouverts jusque tard dans la nuit, le Crystal est à plusieurs reprises la cible de vols et de tentatives de vol. Durant la première moitié du XXe siècle, les commerces de restauration conservent généralement leurs recettes en argent comptant jusqu’à la fermeture, ce qui en fait des cibles privilégiées pour les cambrioleurs. Les archives de presse permettent de documenter au moins trois affaires ayant touché le restaurant.
Vol
Le 30 août 1943, des voleurs s’introduisent au Crystal Tea Room en brisant le carreau de la porte arrière. Ils dérobent des cigares et des cigarettes d’une valeur d’environ 100 $, ainsi que 2 $ en argent.
Trois vols en un mois
En l’espace d’un mois, l’établissement est la cible de trois vols commis par le même individu. Le 11 septembre 1952, Paul Pearson reconnaît finalement les faits devant le juge Orner Legrand.
Selon les inspecteurs Jean-Paul Drapeau et Albert Gascon, qui l’avaient surpris en flagrant délit, Pearson avait dérobé des cigarettes, vidé la caisse et, lors d’un second passage, s’était enfui avec un appareil de radio. Le butin total était estimé à 925 $.
Tentative de vol qualifié
Le 22 août 1962, vers 1 h 30, Wilfrid Daigle, 43 ans, entre au restaurant Crystal. Il s’approche du gérant, Tom Papas, qui se trouve devant la caisse enregistreuse.
Daigle sort un revolver de sa poche, déclare : « C’est un hold-up » et exige l’argent. Avant qu’il ne puisse passer à l’acte, il est maîtrisé par le constable A. Brabant, qui se trouve déjà dans le restaurant et assiste à toute la scène. Un chauffeur de taxi lui prête également main-forte jusqu’à l’arrivée de la police.
Les policiers constatent ensuite que l’arme est un revolver-jouet. Daigle est arrêté et incarcéré.
Incendie
Dans la nuit du 27 septembre 1957, un violent incendie ravageait deux établissements de la rue Amherst, au coin de Ste-Catherine. Le restaurant Crystal était l’immeuble le plus touché. Les flammes avaient gagné rapidement la façade et l’intérieur, laissant le commerce lourdement endommagé. Les pompiers avaient mis plus d’une heure à maîtriser l’incendie.
Émergence de la clientèle gaie
Au début des années 1980, le nombre d’établissements gais augmente sur la rue Sainte-Catherine Est. Dans ce contexte, le Crystal attire rapidement une importante clientèle gaie. Son emplacement au cœur du Village et ses heures d’ouverture prolongées, jusqu’à 5 h, en font un lieu particulièrement fréquenté après la fermeture des bars. Les clients s’y rendent pour manger et prolonger la soirée.
Le propriétaire, Andreas Bousioutis, qui connaît alors peu le milieu gai, se dit d’abord surpris de voir des hommes se tenir par la main ou s’embrasser dans son restaurant. Il s’interroge également sur la manière de réagir à certaines situations, notamment à la présence d’hommes maquillés ou vêtus en femmes. Avec le temps, il affirme avoir compris que cette clientèle ne causait pas de problèmes et venait avant tout pour manger et socialiser.
Selon lui, l’arrivée de cette nouvelle clientèle contribue à revitaliser un quartier alors plus défavorisé et à le rendre plus animé et plus prospère. Il déclare : « Avec les gais, c’est bien mieux. Ils ont un bien meilleur pouvoir d’achat. Même ceux qui ne font que 200 $ par semaine, puisqu’ils n’ont pas à partager ce revenu avec une femme et des enfants. »
Cette évolution n’est toutefois pas accueillie favorablement par tous. Certains habitués de longue date, principalement des hommes de plus de cinquante ans, cessent de fréquenter l’établissement. Bousioutis considère néanmoins ces départs comme faisant partie de l’évolution du restaurant et reconnaît que cette période l’amène à revoir certaines de ses perceptions et à développer une plus grande tolérance.
Sans se présenter comme un restaurant gai, le Crystal devient un lieu important pour la communauté, notamment en raison de son caractère accueillant, accessible et sécurisant.
Jojo
Pour de nombreux habitués, le Crystal était aussi associé à Jojo, une serveuse trans très appréciée. Elle y avait travaillé pendant plusieurs années et avait également occupé le poste de gérante de soir. D’anciens clients se souvenaient d’elle comme d’une personne drôle, accueillante et reconnue pour son franc-parler. Elle connaissait une grande partie de la clientèle et contribuait largement à l’ambiance de l’établissement.
Selon certains témoignages, après 1 h du matin, alors que la vente d’alcool n’était plus permise, elle continuait parfois à en servir discrètement dans des tasses ou dissimulait les bouteilles des clients dans des sacs à lunch en papier brun.
Plainte pour harcèlement sexuel
En 1995, le restaurant Au Crystal est au cœur d’un litige en matière de relations de travail. Une ancienne serveuse, Mme Leclair, dépose une plainte pour congédiement sans cause juste et suffisante en vertu de l’article 124 de la Loi sur les normes du travail. Dans sa décision rendue en 1996, le Commissaire du travail conclut que son congédiement est directement lié au refus des avances sexuelles de son employeur ainsi qu’à sa réaction aux attouchements dont elle alléguait avoir été victime.
Mme Leclair travaillait comme serveuse au restaurant Au Crystal depuis octobre 1990. Le 22 juin 1995, elle avait été congédiée.
Quelques semaines auparavant, le 31 mai 1995, le propriétaire, Andreas Bousioutis, avait réuni les employés afin d’annoncer la vente de l’établissement à Muhamed Iqbal, effective le 1er juin 1995. Il avait précisé que tous les employés conserveraient leur emploi, ce qui avait effectivement été le cas dans un premier temps.
Selon le témoignage de Mme Leclair, peu après l’arrivée du nouveau propriétaire, celui-ci avait commencé à lui faire des avances à caractère sexuel. Il lui proposait notamment de sortir avec lui, entre autres pour aller au casino, toutes dépenses payées. Elle avait refusé chacune de ses invitations. À une autre occasion, il lui avait également dit qu’il aimerait avoir des relations sexuelles avec elle.
Elle avait également déclaré que le nouveau propriétaire lui avait tapoté les fesses à deux reprises. Après le premier geste, elle lui avait clairement exprimé son désaccord. Une semaine plus tard, le comportement s’était répété. Elle l’avait alors pris à part afin de lui demander d’y mettre fin. Malgré cet avertissement, celui-ci avait recommencé environ une demi-heure plus tard. Mme Leclair l’avait alors repoussé en lui frappant le bras.
À la suite de cet incident, Mme Leclair avait remarqué un changement d’attitude de la part du nouveau propriétaire. Environ une semaine plus tard, elle avait été congédiée. À la fin de son quart de travail, celui-ci lui avait remis une enveloppe et l’avait informée que son emploi prenait fin. Lorsqu’elle lui avait demandé une explication, il s’était contenté de répondre : « Call Jojo ». Ce n’est qu’à la réception de son certificat de cessation d’emploi qu’elle avait appris que le motif du congédiement était l’« indiscipline ».
Après son congédiement, elle avait entrepris une recherche d’emploi intensive. Elle s’était présentée en personne dans plus de cinquante restaurants du secteur et avait répondu à toutes les offres disponibles. Malgré ses vingt années d’expérience, elle avait éprouvé beaucoup de difficulté à retrouver un emploi. Selon son témoignage, cette situation s’expliquait par le fait que son ancien employeur la qualifiait de « non recommandable » lorsqu’il était contacté par de potentiels employeurs.
Plainte
La plainte avait été entendue par le Commissaire du travail. Une première audience avait eu lieu le 13 novembre 1995, mais l’employeur avait demandé une remise afin d’engager un avocat et un interprète. Une nouvelle audience avait été fixée au 2 mai 1996. Malgré une assignation à comparaître, l’employeur ne s’était pas présenté. La cause avait donc été entendue ex parte.
Lors de cette audience, Mme Leclair avait fait entendre le témoignage de Lorraine Morin, également serveuse au Crystal, dont l’emploi s’était terminé le 5 décembre 1995. Selon son témoignage, Mme Morin avait elle aussi subi des avances sexuelles répétées de la part du même employeur et son congédiement était lié à ses refus. Elle avait également fait état de voies de fait ayant mené au dépôt d’une plainte pénale, à laquelle l’employeur avait plaidé coupable.
Dans sa décision, le Commissaire du travail avait conclu qu’aucun motif juste et suffisant n’avait été démontré pour justifier le congédiement et que celui-ci était directement lié au refus des avances sexuelles ainsi qu’à la réaction de Mme Leclair aux attouchements. La réintégration n’avait toutefois pas été ordonnée.
L’employeur avait été condamné à verser à Mme Leclair :
- 9 484,80 $ pour la perte de salaire (26 semaines) ;
- 300 $ pour les frais de recherche d’emploi ;
- 2 500 $ en dommages moraux ;
- 3 000 $ en dommages exemplaires,
le tout avec intérêts. La demande de Mme Leclair visant l’obtention d’une lettre de référence avait également été rejetée.
FERMETURE
Le 25 janvier 1998, en pleine crise du verglas, un important incendie a ravagé l’immeuble qui abritait le Crystal. Le bâtiment était alors inoccupé et aucune victime n’a été signalée.
Le feu aurait pris naissance vers 6 h, au sous-sol, avant de gagner rapidement les étages supérieurs. À leur arrivée, les pompiers ont constaté une intensité jugée inhabituelle. Une forte odeur relevée sur les lieux a également soulevé l’hypothèse de l’utilisation d’un accélérant. L’enquête a par la suite été confiée au Service des incendies criminels de la Communauté urbaine de Montréal (CUM)
Les flammes se sont également propagées à l’immeuble voisin, qui abritait l’ancien cinéma Electra, abandonné depuis plusieurs années. Le sinistre survenait alors que plusieurs commerces du secteur avaient déjà été touchés par des incendies considérés comme suspects, au point où certains propriétaires avaient choisi de barricader leurs bâtiments par mesure de protection.
Le Crystal n’a jamais rouvert. Son immeuble, tout comme celui de l’ancien cinéma Electra, a été démoli par la suite. Le terrain est aujourd’hui occupé par la Place du Village.