23 décembre 1983 – 3 novembre 1996
Montcalm
Débuts
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Signification du nom
Le nom K.O.X. reposait sur un jeu de mots phonétique à connotation sexuelle. Prononcé en anglais, il rappelait directement cocks, terme familier et vulgaire désignant les pénis. Le clin d’œil faisait ainsi référence à sa clientèle masculine gaie.
Malgré les points entre les lettres, K.O.X. ne semble pas avoir été un véritable acronyme. Cette façon de l’écrire servait surtout à donner au nom une forme plus codée, distinctive et facilement reconnaissable.
Ambiance
L’établissement était vaste, au point d’être décrit comme presque labyrinthique. Son aménagement jouait beaucoup sur les contrastes entre l’ombre et la lumière. La piste de danse et ses alentours restaient dans la pénombre, tout comme plusieurs recoins situés entre l’entrée, la table de billard et les toilettes. Un long passage derrière le bar principal formait aussi une zone plus sombre. Au centre de ce grand bar trônait une moto, l’un des éléments les plus marquants du décor.
Les espaces plus éclairés se trouvaient surtout autour des trois bars, des machines à boules, de la table de billard et des toilettes. Le décor rappelait l’esthétique des bars gais new-yorkais de l’époque, mais dans une version plus « plastique ».
La musique, jouée à fort volume, résonnait dans la structure de béton. Du disco et du hi-NRG à la house, la programmation suivait les grandes tendances des clubs gais nord-américains.
Le K.O.X. avait la réputation d’être un endroit « chaud », bruyant, animé et souvent bondé, où l’on venait danser et flirter jusqu’aux petites heures. La drague faisait pleinement partie de l’ambiance, et certains recoins du bar étaient décrits comme particulièrement propices aux rencontres.
La clientèle était très variée, autant par l’âge que par le milieu social. Les hommes en cuir y étaient particulièrement nombreux. Les membres d’Iron Cross de Montréal, un club gai lié aux milieux cuir et motocycliste, faisaient notamment partie des habitués.
Le K.O.X. attirait aussi des personnalités associées à la culture gaie. Certains membres des Village People y sont notamment venus lors de séjours à Montréal, ce qui témoignait de la réputation que le bar avait acquise au-delà de la scène locale.
Clientèle
Identité et code vestimentaire
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Lettre de la direction
En 1988, Bruce Horlin, le fondateur et propriétaire du K.O.X., publiait dans la presse gaie un texte dans lequel il expliquait et défendait le code vestimentaire de l’établissement :
Depuis cinq ans, nous nous efforçons d’offrir à Montréal un bar d’allure masculine, voire même « macho », visant plutôt une clientèle dont les fantasmes se décrivent mieux par les dessins de Tom of Finland ou Etienne que par GQ ou Uomo, où la mode et les belles manières excellent.
Ce feeling masculin débraillé, fait notre succès et nous différencie des autres bars. Nous tenons à cette identité, c’est notre force.
Lorsque nous sévissons sur la tenue vestimentaire, c’est afin de ne pas briser ce feeling qui nous caractérise. Car même avec la décoration appropriée et l’éclairage discret, si un tiers de la clientèle porte des bermudas à fleurs ou des couleurs éclatantes, notre atmosphère macho serait fortement compromise; ce qui résulterait à la perte de notre clientèle régulière.
Par contre, nous ouvrons nos portes dès 17 heures, du lundi au samedi mais nos portiers ou « doormen » ne prennent leur quart qu’à partir de 22 heures. Donc, la tenue vestimentaire ne peut être contrôlée qu’à compter de cette heure et ce serait grossier de demander à un client de quitter les lieux après sa sixième consommation, à cause de son habillement. Par conséquent, il peut arriver que certains clients ne soient pas conformes à notre tenue vestimentaire; mais ce nombre est si restreint qu’il ne risque pas de compromettre notre atmosphère. Ce n’est pas deux poids, deux mesures, c’est du simple bon sens.
Vous n’oseriez pas essayer d’entrer au Hyatt Regency Hotel en jeans déchirés et t-shirt ? Pourquoi essayer d’entrer au K.O.X. en chemisier rose et bermuda en fleurs ?
Station C
Théâtre Félix-Leclerc
En 1991, le K.O.X. a entrepris de quitter son local de la rue Montcalm pour s’établir dans la Station C, une ancienne station postale construite au début du XXᵉ siècle, près du métro Beaudry. Le local de Montcalm présentait certaines limites, tandis que la vie gaie montréalaise s’était désormais solidement implantée autour de la rue Sainte-Catherine Est.
Après la fermeture du bureau de poste, l’immeuble avait notamment accueilli Le Patriote, la Comédie Nationale, puis le Théâtre Félix-Leclerc. Ce dernier avait connu d’importantes difficultés financières, laissant l’avenir du bâtiment incertain.
Le 11 juin 1991, la Ville de Montréal a accordé les permis nécessaires au projet du K.O.X. Durant l’été, les travaux ont profondément transformé l’ancienne salle de spectacle : les rangées de sièges ont été retirées et la fosse nivelée, faisant disparaître une grande partie de son aménagement théâtral. Le projet prévoyait un bar avec espace de danse pouvant accueillir environ 140 personnes, ainsi qu’un restaurant de 118 places donnant sur la rue.
Cette reconversion a néanmoins ravivé les débats entourant l’avenir de l’ancien théâtre. Depuis plusieurs années, le député André Boulerice dénonçait la disparition progressive de sa vocation culturelle. La Ville de Montréal, qui avait elle-même investi dans l’aventure du Théâtre Félix-Leclerc, reconnaissait que celui-ci n’avait jamais réussi à « reprendre du poil de la bête ». Elle estimait toutefois ne pas pouvoir « agir comme un dictateur » et refuser un permis à des exploitants qui respectaient les règlements municipaux.
Les héritiers de Félix Leclerc avaient eux aussi mal accueilli la transformation. Ils s’étaient dits peu heureux de voir disparaître la vocation culturelle de l’ancien théâtre, tandis que leur porte-parole s’était demandé comment le ministère québécois des Affaires culturelles pouvait « laisser faire une chose comme ça ».
Malgré ces réactions, le projet avait suivi son cours et le K.O.X. avait pris possession des lieux.
Trois espaces
Katakombes
Le portier de cet endroit n’admet que les hommes qui sont presque nus ou vêtus de cuir ou de latex, a déclaré un client.
Il comprend une série de petites pièces faiblement éclairées où des clients masculins ont des rapports sexuels oraux et anaux, a déclaré Denis Langelier.
« On voit tout là-dedans », a déclaré Langelier, qui fréquente souvent le Katakombes et qui a été danseur nu au bar.
K.O.X.
Katakombes
Le portier de cet endroit n’admet que les hommes qui sont presque nus ou vêtus de cuir ou de latex, a déclaré un client.
Il comprend une série de petites pièces faiblement éclairées où des clients masculins ont des rapports sexuels oraux et anaux, a déclaré Denis Langelier.
« On voit tout là-dedans », a déclaré Langelier, qui fréquente souvent le Katakombes et qui a été danseur nu au bar.
Katakombes
Katakombes
Le portier de cet endroit n’admet que les hommes qui sont presque nus ou vêtus de cuir ou de latex, a déclaré un client.
Il comprend une série de petites pièces faiblement éclairées où des clients masculins ont des rapports sexuels oraux et anaux, a déclaré Denis Langelier.
« On voit tout là-dedans », a déclaré Langelier, qui fréquente souvent le Katakombes et qui a été danseur nu au bar.
K2/G-Spot/Sisters
À la Station C, le K.O.X. a pris une toute autre dimension. Le club pouvait désormais recevoir plusieurs centaines de personnes. Une vaste piste de danse occupait le cœur de la salle, avec un système de son puissant et un éclairage conçu pour les longues nuits. Des plateformes surélevées et une mezzanine permettaient d’avoir une vue sur l’ensemble de la piste.
La programmation s’est elle aussi élargie. Il proposait des événements thématiques, des rendez-vous spéciaux et, à l’occasion, plusieurs soirées consécutives de festivités. Certaines nuits se prolongeaient jusqu’au matin, donnant au club des allures d’after-hours.
Les danseurs masculins occupaient également une place importante dans l’ambiance du lieu, où les tenues pouvaient être particulièrement audacieuses. Un DJ montréalais a notamment raconté avoir mixé au K.O.X. vêtu uniquement d’un jockstrap et de bottes militaires, une anecdote qui illustrait l’atmosphère très libre du club.
Le K.O.X. faisait désormais aussi partie du circuit des grands événements gais nord-américains, qui réunissait des DJs et une clientèle provenant de plusieurs villes.
Afflux d'une clientèle hétérosexuelle
Après l’installation du K.O.X. à la Station C, au début des années 1990, l’établissement commença à changer. Le bar, qui s’était d’abord fait connaître pour son univers très masculin, sombre et fortement associé à la culture cuir, s’ouvrit progressivement à une clientèle plus diversifiée. Cette évolution suivait aussi les transformations de la vie nocturne queer montréalaise, où les frontières entre les différents milieux devenaient moins rigides.
Nicolas Jenkins joua un rôle important dans ce changement. Connu pour avoir organisé des soirées réunissant hommes gais, lesbiennes, personnes trans, drag queens, punks et hétérosexuels, notamment autour de Sex Garage, il défendait une conception beaucoup plus décloisonnée de la vie nocturne. Il fut ensuite engagé comme directeur créatif de la Station C, notamment pour contribuer à élargir la clientèle du complexe. L’ouverture du K.O.X. à une clientèle plus variée ne fut donc pas seulement le résultat de sa popularité croissante : elle faisait aussi partie d’une volonté de renouveler le lieu et de l’éloigner du modèle plus fermé qui avait marqué ses premières années.
Cette stratégie fonctionna peut-être même un peu trop bien. À mesure que la réputation du K.O.X. dépassait le milieu gai, de plus en plus d’hétérosexuels commencèrent à le fréquenter pour sa musique, son ambiance et sa réputation de club branché. Le phénomène devint particulièrement visible le vendredi soir. Le gérant Ian Abinacle affirmait qu’à un certain moment, « le vendredi soir était le pire soir, presque à 100 % hétérosexuel ».
Pour la direction, le problème n’était pas simplement la présence d’hétérosexuels. Abinacle distinguait ceux qui connaissaient le milieu et s’y comportaient avec respect de ceux qui semblaient surtout venir par curiosité. « Il y a des hétérosexuels qui sont ouverts d’esprit, mais il y en a d’autres qu’on se demandait ce qu’il foutait là », expliquait-il. Certains habitués s’en plaignirent, craignant de voir le K.O.X. perdre progressivement ce qui en faisait un espace gai.
La situation était déjà suffisamment préoccupante en 1994 pour pousser la direction à revoir sa politique d’admission. Une lettre ouverte aux communautés gaie, lesbienne et bisexuelle fut alors diffusée afin d’expliquer la position du K.O.X. La direction y annonçait vouloir décourager les visiteurs hétérosexuels « hostiles, homophobes ou simplement désagréables. »
La lettre ne présentait toutefois pas le K.O.X. comme un club réservé exclusivement aux homosexuels. Elle mentionnait au contraire un éventail très large de personnes considérées comme faisant partie de son univers : gais, lesbiennes, bisexuels, personnes trans, drag queens, hommes cuir, femmes butch, « queer straights », ainsi que leurs amis et leurs familles. La direction cherchait donc moins à établir une frontière stricte entre homosexuels et hétérosexuels qu’à distinguer les personnes qui respectaient le lieu de celles qui venaient surtout observer, provoquer ou se divertir aux dépens de sa clientèle.
Dans la pratique, cette distinction était beaucoup plus difficile à faire. Le K.O.X. plaça d’abord un portier à l’entrée pour sélectionner les clients, mais cette méthode provoqua rapidement des critiques. « On s’est fait critiquer, parce qu’on refusait des gais qui avaient l’air “straight” », reconnaissait Abinacle. Des hommes gais pouvaient ainsi se faire refuser simplement parce qu’ils ne correspondaient pas à l’image que le personnel associait à la clientèle du bar.
Le K.O.X. tenta ensuite de prévenir les visiteurs en distribuant des tracts indiquant qu’il s’agissait d’un club privé. Là encore, le résultat fut limité. Selon Abinacle, « ça ne les dérangeait pas ».
La direction essaya alors une approche plus provocatrice avec les vendredis Kiss, durant lesquels deux hommes nus s’embrassaient sur une scène. L’idée était de rendre le caractère gai du lieu impossible à ignorer et, peut-être, de décourager ceux qui n’étaient pas à l’aise avec cet univers. Ce fut plutôt l’inverse. « Ils applaudissaient. Ils trouvaient ça excitant. C’était comme s’ils se déplaçaient pour aller voir un show », racontait Abinacle.
Cette réaction résumait assez bien le malaise ressenti par une partie de la clientèle : ce qui faisait normalement partie de la vie du bar devenait, pour certains visiteurs, un spectacle. Les hommes gais risquaient alors de ne plus être simplement chez eux au K.O.X., mais de devenir eux-mêmes une attraction.
Le bar finit par placer une drag queen à l’entrée, chargée d’expliquer directement aux visiteurs que l’établissement pouvait accepter ou refuser certaines personnes. Cette fois, selon Abinacle, « ça a marché ». L’approche permettait surtout de mettre l’accent sur le comportement et la compréhension du lieu plutôt que sur l’apparence supposément gaie ou hétérosexuelle des clients.
La direction ne voulait pas non plus se couper complètement du public hétérosexuel. Abinacle considérait même cette clientèle comme « essentielle à notre développement économique ». À cette époque, le Village attirait de plus en plus de visiteurs, de nouveaux restaurants et commerces s’y installaient et le quartier devenait une destination nocturne connue bien au-delà de la communauté gaie.
Pour Abinacle, cette ouverture avait néanmoins une limite : « Il ne faut pas que le Village gai perde sa signification. Cette ouverture ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Il ne faut pas accepter n’importe qui. »
Le K.O.X. se trouvait donc dans une situation paradoxale. Quelques années auparavant, l’établissement avait volontairement cherché à élargir son public, notamment avec l’arrivée de Nicolas Jenkins et l’influence d’une culture nocturne plus mixte. Mais une fois cette ouverture devenue très populaire, la direction dut remettre certaines limites afin d’éviter que la clientèle gaie ne se sente minoritaire ou observée dans un espace qui avait d’abord été créé pour elle.
La lettre ouverte, les portiers, les tracts, les vendredis Kiss et la présence d’une drag queen à l’entrée furent autant de tentatives pour trouver cet équilibre. Le débat n’était finalement pas de savoir si les hétérosexuels avaient ou non leur place au K.O.X., mais plutôt jusqu’où un bar gai pouvait s’ouvrir au grand public sans perdre ce qui faisait son identité.
Place des femmes
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Engagement communautaire
Le fondateur du K.O.X., Bruce Horlin, avait conçu l’établissement avec l’idée qu’un bar pouvait aussi contribuer à sa communauté. Cette volonté se traduisit dès les premières années par des collaborations avec des groupes du milieu cuir, puis par des activités liées à la lutte contre le VIH/sida.
À partir de 1985, le K.O.X. développa une étroite collaboration avec Baron-Montréal, un club cuir fondé la même année. Inspiré à la fois de la culture cuir et de l’imaginaire de la chevalerie, le groupe organisa des activités sociales, des rencontres entre clubs, des événements spéciaux et des levées de fonds, notamment au profit de Gai-Écoute et pour venir en aide aux personnes atteintes du sida à Montréal.
Une grande partie de ses activités montréalaises se déroula au K.O.X., notamment lors des Club-Nite, des soirées au cours desquelles différents clubs cuir prenaient à tour de rôle l’animation du bar. Certaines soirées comprenaient aussi des performances et des démonstrations visant à démystifier des pratiques associées aux milieux cuir et BDSM et à montrer comment elles pouvaient être pratiquées de manière plus sécuritaire. Le K.O.X. soutint ces activités financièrement et matériellement, notamment en fournissant de l’équipement, de la promotion et des revenus liés aux événements.
Au cours des années 1980, alors que l’épidémie de sida touchait durement la communauté gaie, le personnel du bar monta également un important spectacle au cours duquel fut interprétée That’s What Friends Are For, chanson alors étroitement associée à la lutte contre le sida. Un orchestre de jazz complet fut engagé pour l’occasion.
L’implication communautaire prit une nouvelle ampleur avec l’intégration du K.O.X. au complexe de la Station C. Le K.O.X. et le Katakombes accueillirent alors plusieurs événements du Bad Boy Club Montréal (BBCM), un organisme qui produisait de grandes soirées dansantes afin de recueillir des fonds pour la lutte contre le VIH/sida et pour différents organismes communautaires.
Parmi les événements du BBCM présentés dans le complexe figurèrent entre autres Wild & Wet, Hot & Dry, le Bal des Boys et le Bal en cuir. Les profits de plusieurs de ces activités servirent à financer la Fondation BBCM, qui redistribuait des fonds à différents organismes communautaires, dont SIDA Bénévoles Montréal, devenu par la suite AIDS Community Care Montreal (ACCM).
Descente du 17 février 1994
Descente policière
Dans la nuit du 16 au 17 février 1994, vers 1 h 30, 46 policiers ont fait irruption dans le complexe de la Station C, alors que la soirée battait son plein au K.O.X. et aux Katakombes. L’opération a été menée par l’escouade de la moralité du SPCUM.
Les clients et les employés ont été pris par surprise. Les policiers ont éclairé les salles, fait couper la musique et rapidement contrôlé les sorties. Un officier a alors annoncé aux personnes présentes qu’elles étaient toutes en état d’arrestation pour s’être trouvées dans une « maison de débauche ». Personne ne pouvait quitter les lieux.
Les agents ont ensuite circulé dans les différents niveaux du complexe. Dans certaines zones sombres des Katakombes, au sous-sol, des clients ont été surpris en train d’avoir des activités sexuelles. La majorité des personnes présentes se trouvaient toutefois simplement au bar ou ailleurs dans l’établissement. Malgré cela, tout le monde a été retenu.
Les individus arrêtés ont ensuite été séparés en deux groupes : environ les deux tiers aux étages supérieurs et les autres au sous-sol. Ils ont été alignés contre les murs, puis appelés un à un afin d’être identifiés, photographiés et soumis à la prise d’empreintes digitales. Certains tentaient de comprendre ce qui leur était reproché, tandis que d’autres craignaient surtout que leur nom soit rendu public et associé à une affaire jugée « immorale ».
Au total, 175 personnes ont été arrêtées : 165 clients, dont une femme, ainsi que 10 employés. Plusieurs ont été accusées relativement à une « maison de débauche », une disposition du Code criminel utilisée pendant plusieurs décennies contre des lieux fréquentés par des homosexuels. Certains clients et employés ont également fait face à des accusations d’actes indécents.
La police s’appuyait sur une interprétation très large de cette disposition : la présence d’actes jugés indécents dans une partie de l’établissement pouvait suffire à faire considérer l’ensemble du lieu comme une maison de débauche. Cette logique expliquait en grande partie pourquoi des personnes qui ne participaient à aucune activité sexuelle avaient elles aussi été arrêtées.
Répercussions
La nouvelle s’est rapidement répandue dans le Village. Pour beaucoup, la descente a semblé viser l’ensemble de la communauté plutôt que des situations précises. Elle est aussi survenue à un moment particulièrement sensible, alors que la communauté réclamait justement la fin de la répression policière.
Le moment de l’intervention a également marqué les esprits. Elle a eu lieu quelques semaines seulement après les audiences publiques de la Commission des droits de la personne sur la discrimination policière envers les gais. Dans ce contexte, plusieurs y ont vu la preuve que, malgré les discours officiels sur l’ouverture et le dialogue, les pratiques policières ne s’étaient pas réellement assouplies.
Des parallèles ont aussi été établis avec l’émeute du Sex Garage, survenue quelques années plus tôt. Comme lors de cet événement, la descente à la Station C a été perçue comme une intervention visant des espaces sexuels gais et imposant, par l’action policière, certaines normes morales. Pour une partie importante de la communauté, le 17 février 1994 a ainsi constitué un nouvel épisode de cette répression ciblée.
Conférence de presse
Plus tard dans la journée du 17 février, des hommes arrêtés lors de la descente ont tenu une conférence de presse après avoir été libérés.
André Faivre, chef d’un groupe de motards gais, a vivement dénoncé l’intervention policière aux Katakombes, qu’il résumait comme « un crime sans criminels ». Selon lui, la police avait imposé une accusation collective à des personnes dont la grande majorité n’était soupçonnée d’aucun acte sexuel. « Nous trouvons inacceptable que 175 personnes soient arrêtées, fouillées, identifiées, photographiées et accusées d’une infraction criminelle parce que quelques individus seraient allés trop loin dans l’un de ces coins sombres, au milieu de la nuit, derrière des murs de béton, dans le sous-sol d’un immeuble de trois étages », a-t-il déclaré sous les applaudissements d’une quarantaine de personnes.
Pour illustrer l’absurdité qu’il voyait dans cette logique, Faivre a comparé la situation à un braquage de banque : selon le même raisonnement, toutes les personnes présentes au moment du vol auraient dû être considérées comme complices.
Martin Landry, également accusé, a pour sa part affirmé que la moralité publique n’avait pas été mise en danger. Il a souligné que les hommes qui fréquentaient les Katakombes savaient dans quel type d’endroit ils entraient et que personne n’avait été exposé contre son gré à ce qui s’y déroulait.
Bill Stevens a pour sa part insisté sur la séparation des différentes sections de l’établissement : « Il y a trois parties dans le bar et je ne sais pas ce qui se passe dans la partie inférieure parce que je n’ai jamais été autorisé à entrer dans le sous-sol. C’est une partie distincte du bar. Pourtant, tout le monde a été arrêté pour ce qui se passe dans le sous-sol. J’ai un casier judiciaire parce que j’étais assis là, dans une partie complètement séparée du bar. »
Réaction du propriétaire
Steven Goldenberg, l’un des propriétaires, a déclaré n’avoir reçu aucun avertissement de la police avant l’opération. Il a affirmé avoir cru entretenir de bonnes relations avec le service de police et s’être dit surpris par la descente.
Il a annoncé son intention de défendre l’innocence du club et a estimé que les policiers auraient pu intervenir autrement, sans arrêter autant de personnes ni transformer la situation en crise majeure. Selon lui, un simple appel téléphonique aurait permis de régler le problème « en trente secondes ». Il annonçait également que l’établissement plaiderait non coupable.
Réponse de l'escouade
Le lieutenant-détective Ben Fusco, de l’escouade de la moralité du SPCUM, a indiqué aux journalistes que l’intervention concluait une opération d’infiltration menée pendant trois mois. L’enquête avait été déclenchée à la suite de plaintes concernant des actes indécents dans l’établissement. Au cours de cette période, des policiers se sont rendus à quatre reprises aux Katakombes afin d’observer ce qui s’y déroulait.
Selon Fusco, ces visites avaient permis de confirmer la présence d’activités sexuelles dans le bar. « Nous avons enquêté, des policiers ont observé l’endroit et, effectivement, nous avons confirmé que de la masturbation et des relations sexuelles orales étaient pratiquées ouvertement dans le bar », a-t-il déclaré.
Réunion d’information
Le 18 février 1994, une réunion d’information a été organisée au Centre communautaire des gais et lesbiennes de Montréal (CCGLM). Environ une centaine de personnes arrêtées s’y sont présentées. Les avocats Noël St-Pierre et Bruno Grenier leur ont expliqué l’accusation de « maison de débauche », ainsi que leur droit de ne pas répondre aux policiers. Selon St-Pierre, les participants étaient très nerveux et l’atmosphère était particulièrement tendue. C’est à la fin de cette réunion qu’a commencé à se former le Comité de la descente du 17 février, destiné à organiser une défense collective.
Manifestation
Le 19 février, vers 20h, plus de 200 personnes se sont rassemblées devant le K.O.X. pour protester contre la descente policière. Après plusieurs discours et appels à la solidarité, les manifestants ont commencé à défiler vers l’ouest sur la rue Sainte-Catherine.
À la hauteur de la rue Amherst, le cortège s’est heurté à un barrage policier qui a forcé l’arrêt de la marche. Les manifestants ont alors débattu de la suite à donner au rassemblement. Certains voulaient poursuivre jusqu’au poste de police, tandis que d’autres criaient qu’il fallait retourner dans le Village. Une partie du groupe avait même déjà commencé à rebrousser chemin.
Après quelques hésitations sur l’itinéraire, les manifestants restants ont finalement décidé de se rendre au poste 33, rue Ontario, qui abritait alors le quartier général de la brigade des mœurs. Ils n’y sont restés que quelques minutes avant de reprendre le chemin du Village.
Plusieurs participants dénonçaient surtout la décision des policiers d’avoir arrêté toutes les personnes présentes dans le bar, sans distinguer celles soupçonnées d’avoir commis une infraction de celles qui se trouvaient simplement sur place.
« Si deux personnes ont des relations sexuelles dans un parc, est-ce que la police va arrêter tout le monde dans le parc? », a demandé la manifestante Danielle Collard.
Encore ébranlé, l’étudiant Steven Jacques a raconté qu’il s’apprêtait à quitter les Katakombes lorsque la descente avait commencé : « Ils m’ont littéralement repoussé à l’intérieur et m’ont arrêté. » Au moment de l’intervention, il ne faisait que boire et danser avec des amis. Il craignait alors que cette arrestation ne lui laisse un casier judiciaire.
Intervention médiatique
Le 22 février, le Comité sur la violence envers les gais et lesbiennes a tenu une conférence de presse. Après des premiers jours surtout consacrés à dénoncer l’arrestation des 165 hommes présents aux Katakombes, la contestation prit une dimension plus large en visant directement les relations entre la communauté gaie et le Service de police de la CUM. Roger Le Clerc et Douglas Buckley-Couvrette, tous deux membres du Comité, annoncèrent que l’organisme suspendait sa collaboration avec la police.
Cette décision interrompait un rapprochement amorcé au cours des mois précédents. Le Comité travaillait notamment avec le corps policier afin de sensibiliser ses membres aux réalités vécues par les personnes gaies et lesbiennes. Une séance de formation destinée à quinze nouvelles recrues devait justement avoir lieu le 22 février. Elle fut annulée à la suite de la descente, et les activités de collaboration furent suspendues jusqu’à ce que les responsables policiers fournissent des explications.
Roger Le Clerc résuma cette rupture par une formule largement reprise dans la presse : « la lune de miel est terminée, ça c’est certain ». Douglas Buckley-Couvrette employa un vocabulaire encore plus dur en qualifiant l’opération de « chasse aux sorcières ».
Le Clerc dénonçait surtout ce qu’il considérait comme une contradiction dans les priorités policières. Une quarantaine de policiers avaient pu être mobilisés pour la descente des Katakombes, alors que les organismes communautaires réclamaient depuis un certain temps une présence policière accrue dans le Village aux heures où les hommes gais étaient particulièrement exposés aux agressions. Ils avaient notamment demandé davantage de patrouilles entre 1 h et 4 h du matin, du jeudi au dimanche. Selon Le Clerc, ces demandes n’avaient pas été accueillies favorablement.
Pour les militants, la question dépassait donc celle des activités qui auraient pu avoir lieu dans l’établissement. Ils dénonçaient surtout le contraste entre les moyens déployés pour surveiller et arrêter des hommes dans un bar gai et ceux consacrés à leur protection contre les agressions dans la rue.
Les représentants communautaires réclamaient également une rencontre avec le nouveau chef du SPCUM, Jacques Duchesneau. Ils voulaient savoir pourquoi une opération d’une telle ampleur avait été autorisée et pourquoi pratiquement tous les clients avaient été arrêtés, alors que les gestes sexuels allégués par la police auraient surtout été observés dans une partie du sous-sol.
Douglas Buckley-Couvrette souleva aussi la question du moment choisi pour effectuer la descente. L’opération survenait peu après les audiences publiques de la Commission des droits de la personne sur la violence et la discrimination envers les gais et lesbiennes, auxquelles plusieurs militants montréalais avaient participé, et alors que les conclusions de ces travaux étaient attendues.
Buckley-Couvrette se demanda publiquement si cette proximité dans le temps relevait d’une simple coïncidence ou si la descente pouvait avoir pour effet de ramener l’attention sur la sexualité des hommes gais plutôt que sur les discriminations et les violences qu’ils dénonçaient.
La condamnation de la descente n’était toutefois pas unanime au sein de la communauté gaie. Roger Le Clerc le reconnaissait lui-même devant les journalistes. Certains hommes affirmaient avoir été témoins d’activités sexuelles à l’intérieur des Katakombes et estimaient qu’une intervention policière pouvait, dans une certaine mesure, être justifiée.
Le Clerc distinguait cependant cette question de celle de l’arrestation collective de tous les hommes présents. Il rappelait aussi que les bars gais constituaient des espaces où des gestes d’affection difficiles à afficher publiquement pouvaient être exprimés plus librement. Un homme pouvait notamment y embrasser son conjoint, le toucher ou lui témoigner de l’affection sans que ces gestes soient nécessairement considérés comme indécents.
La position défendue par les représentants communautaires ne consistait donc pas à nier catégoriquement que certains comportements sexuels aient pu se produire aux Katakombes. Leur contestation portait surtout sur l’ampleur de l’intervention, l’arrestation indistincte des clients et l’utilisation des dispositions criminelles concernant les maisons de débauche contre un établissement gai.
Le Comité sur la violence appela enfin les gais, les lesbiennes et leurs proches à retourner au K.O.X. le soir du 23 février afin de manifester leur solidarité avec les personnes arrêtées et de « se réapproprier » les lieux. Il ne s’agissait pas d’organiser une nouvelle marche ni de manifester devant l’établissement : le Comité encourageait plutôt les membres de la communauté à venir y passer la soirée.
Leur présence prenait ainsi une dimension politique. En retournant au K.O.X. quelques jours après la descente, les participants réaffirmaient leur droit d’occuper un lieu de rencontre gai et refusaient que l’intervention policière suffise à les en éloigner.
Rencontre avec le chef de police
Duchesneau n’était toutefois pas à Montréal lorsque les représentants communautaires réclamèrent une rencontre avec lui. Le porte-parole policier Jean-Pierre Leblanc indiqua qu’il se trouvait alors en Californie afin d’étudier différentes méthodes de gestion policière.
La rencontre eut finalement lieu au début du mois de mars. Jacques Duchesneau convoqua Roger Le Clerc, Michael Hendricks, Douglas Buckley-Couvrette et Claudine Metcalfe afin de discuter des conséquences de la descente et des tensions qu’elle avait ravivées entre la police et la communauté gaie. Entre-temps, un mouvement de soutien s’était organisé autour des accusés, notamment par des collectes destinées à financer leur défense. Les militants réclamaient surtout des changements concrets dans les pratiques policières : mettre fin aux brutalités, éviter les arrestations pour des motifs jugés mineurs et améliorer des relations devenues particulièrement tendues.
La rencontre fut houleuse dès le départ. Duchesneau laissa entendre que la réaction provoquée par la descente avait été disproportionnée. Les représentants communautaires apprirent également que l’opération avait été menée par l’escouade de la moralité, ce qui renforça leur impression d’un décalage entre le discours d’ouverture de la nouvelle direction et certaines pratiques encore en vigueur sur le terrain.
Les militants reprochèrent à la police d’agir dans une logique de répression plutôt que de prévention. Duchesneau réagit vivement en soutenant que ses policiers ne faisaient qu’appliquer la loi. Ses interlocuteurs lui répondirent que les gestes reprochés constituaient, à leurs yeux, un « crime sans victime », puisqu’ils auraient eu lieu entre adultes consentants. Ils demandaient surtout que la police fasse une distinction entre les personnes effectivement surprises dans des activités sexuelles et celles qui se trouvaient simplement dans l’établissement au moment de la descente.
Duchesneau affirma ne pas avoir de problème avec la communauté gaie, mais maintint que les activités sexuelles devaient se dérouler dans des espaces privés plutôt que dans un établissement licencié. Malgré les tensions, la discussion permit de dégager certains points d’entente. Les représentants communautaires acceptèrent de rappeler que les pratiques sexuelles devaient respecter la loi et se dérouler dans des espaces privés. De son côté, la direction policière indiqua qu’elle n’interviendrait pas lorsqu’aucune infraction n’était clairement observée.
La conversation s’élargit ensuite aux méthodes utilisées lors des descentes. Les militants demandèrent notamment s’il était réellement nécessaire de menotter ou d’arrêter toutes les personnes présentes dans un établissement, y compris celles qui n’étaient soupçonnées d’aucune infraction. Ils évoquèrent également les tensions persistantes entre certains policiers et les membres de la communauté gaie.
Au fil de la rencontre, Duchesneau se montra plus attentif aux préoccupations soulevées, une attitude qui surprit certains des militants présents. Selon eux, une discussion de cette durée et de cette nature aurait été beaucoup plus difficile sous l’ancienne direction du service de police.
La rencontre déboucha également sur un changement important dans le dossier judiciaire. Les accusations visant les 92 personnes arrêtées aux étages supérieurs furent retirées. Il resta toutefois 73 accusés, parmi lesquels dix employés du bar ainsi que plusieurs clients, dont neuf hommes mariés, qui auraient été surpris dans des situations considérées par la police comme des actes indécents. Pour les militants, cette distinction demeurait insatisfaisante et les démarches se poursuivirent afin d’obtenir l’abandon des autres accusations.
Cette première rencontre marqua néanmoins le début d’une nouvelle période de dialogue entre la direction policière et les représentants communautaires. Les deux parties se rencontrèrent à plusieurs reprises au cours des mois suivants pour discuter des bars gais, de l’application de la loi et des rapports entre policiers et membres de la communauté. Ces échanges contribuèrent progressivement à désamorcer certaines tensions et à établir des balises plus claires quant aux interventions policières dans les établissements gais.
Procédures judiciaires
Arguments juridiques de la Défense
Les avocats Noël St-Pierre et Bruno Grenier, qui ont conseillé les accusés, ont rapidement compris que la base juridique de l’affaire était fragile. Ils ont rappelé que les accusations de « maison de débauche » ont souvent été difficiles à faire tenir en cour lorsqu’elles ont visé un bar. Ils ont dit que plusieurs décisions récentes avaient déjà affaibli ce type de poursuite et ont montré que la notion d’« indécence » n’était pas simple à définir.
Ils ont évoqué notamment :
- une décision de 1988 statuant que le club Pussy Cat à Montréal n’était pas une maison de débauche, même si le club permettait aux clients de se masturber devant les danseurs dans des salles privées;
- une décision de 1994 d’un tribunal ontarien affirmant que le « lap dancing » au club de strip-tease Cheaters n’était pas indécent;
- une décision de 1991 annulant la condamnation d’un client arrêté lors de la descente au Bud’s en 1984, au motif que la culpabilité des propriétaires ne pouvait pas automatiquement entraîner la sienne.
Les avocats ont souligné un autre point important : pour obtenir une condamnation, la poursuite devait prouver la culpabilité de chaque individu, séparément. Il ne suffisait pas de dire qu’il s’était passé quelque chose dans le sous-sol. La Couronne devait démontrer ce que chaque homme avait réellement fait ou vu pour justifier une condamnation. Dans un dossier avec 165 accusés, cela est devenu très lourd et compliqué.
Ils ont ajouté que le Code criminel permettait aussi une défense basée sur le fait d’avoir une « excuse légale » d’être présent dans les lieux, ce qui a compliqué encore plus la tâche des procureurs.
Dès les premières minutes, la tension a été palpable. Le chef a laissé entendre que la réaction du milieu avait été excessive. Les militants ont ensuite appris que la descente avait été menée par l’escouade de la moralité, ce qui a contredit les discours d’ouverture de la direction. Les militants ont reproché à la police d’agir dans une logique de répression plutôt que de prévention. Duchesneau a réagi vivement en affirmant que la police ne faisait qu’appliquer la loi. Les militants ont répondu qu’il s’agissait d’un « crime sans victime », puisque tout s’est passé entre adultes consentants. Ils ont demandé notamment que la police distingue les gens qui participaient à des actes sexuels de ceux qui ne faisaient que se trouver dans le bar.
Procès et négociations
La suite a consisté en une série de négociations et de démarches juridiques qui a duré jusqu’à l’automne 1995. Les accusations se sont appuyées sur un article du Code criminel concernant les « maisons de débauche ». Cette loi décrivait un lieu de débauche comme un espace public ou semi-public utilisé pour de la prostitution ou des actes indécents. Comme il n’y avait pas de prostitution, la poursuite devait démontrer au-delà de tout doute raisonnable que des actes sexuels indécents s’étaient produits.
Me La Haye a rappelé que la notion d’indécence dépendait toujours du contexte : les normes sociales évoluent et il faut tenir compte du lieu, de l’ambiance et du comportement des gens. Dans ce cas-ci, toutes les personnes impliquées étaient majeures, consentantes, et il n’y avait aucune trace de violence.
La police a justifié l’opération en disant qu’elle possédait des preuves prises quelques jours auparavant. Des agents infiltrés ont visité le bar quelques jours avant la descente et ont pris des photos dans le sous-sol à l’aide d’une caméra infrarouge. Les images de très mauvaises qualités ont montré des portions de corps, des silhouettes, parfois un corps sans visage, dans des zones très sombres. Les personnes arrêtées lors de la descente n’ont pas toujours correspondu à celles visibles sur les clichés. Pour Me Robert La Haye, cette preuve a été faible et n’a pas tenu debout.
Dénouement judiciaire
Le 11 novembre 1994 :
- six des dix employés ont changé leur plaidoyer et plaidé coupable, à la suite de discussions entre leur avocat, Me Iulio Péris, et la procureure Sylvie Girard;
- la Couronne a retiré les accusations contre les quatre autres employés, estimant que la preuve était insuffisante;
- le tenancier a été reconnu coupable d’avoir tenu une maison de débauche et condamné à une amende de 3 000 $;
- trois employés, reconnus coupables d’avoir agi comme « agents » d’une maison de débauche, ont reçu une amende de 1 500 $ chacun;
- deux autres, reconnus coupables de s’être trouvés dans une maison de débauche, ont été condamnés à 500 $ chacun.
- la Couronne a abandonné les accusations contre la majorité des clients encore poursuivis;
- sept clients ont plaidé coupable à l’accusation de s’être trouvés dans une maison de débauche et ont reçu une amende de 300 $ chacun.
L’ensemble du dossier judiciaire s’est clos en octobre 1995. La plupart des 175 personnes arrêtées n’ont finalement pas été condamnées, mais elles avaient tout de même subi l’arrestation, l’exposition publique et l’incertitude entourant les poursuites.
Selon Michael Hendricks, une accusation de « found-in » pouvait avoir des conséquences bien au-delà de l’amende ou du tribunal. Pour un étudiant qui n’avait pas encore révélé son homosexualité, une sommation risquait de l’exposer auprès de sa famille. Pour un homme marié, elle pouvait également mettre son couple en péril.
L’opération policière et les procédures auraient coûté près de 2 millions de dollars aux contribuables montréalais.
Désaccords stratégiques dans la défense
Après la descente, des divergences sont apparues au sein du comité de défense sur la stratégie à adopter. Le comité a choisi une approche prudente, axée sur la négociation avec la Couronne. Ses membres ont craint qu’une confrontation plus politique soit mal perçue par l’opinion publique et nuise aux personnes accusées. Dans ce contexte, ils ont préféré éviter de critiquer ouvertement la police ou de transformer le dossier en bataille publique.
Me Noël St-Pierre, l’un des avocats impliqués, n’a pas été entièrement d’accord avec cette approche. Il a estimé qu’on aurait pu pousser l’affaire plus loin et utiliser d’autres recours. Selon lui, il aurait été possible de déposer une plainte à la Commission des droits de la personne, dont un rapport sur la discrimination policière envers les gais était attendu ce printemps-là, ou encore une plainte au Comité de déontologie policière. Il a considéré que la façon dont la descente avait été menée était inacceptable et méritait d’être contestée publiquement. Il a expliqué toutefois que le comité avait choisi de ne pas politiser le dossier, notamment parce qu’il recevait un financement de Steve Goldenberg, qui souhaitait régler l’affaire rapidement et limiter les répercussions.
De son côté, Me Robert La Haye a rappelé que le dossier dépassait la simple défense individuelle. Pour lui, il s’agissait aussi de protéger des droits fondamentaux. Il a soutenu que la liberté individuelle, telle que garantie par la Charte, incluait la liberté sexuelle entre adultes consentants. Selon lui, l’État ne devait pas arrêter ni condamner des personnes pour des comportements privés et consensuels, surtout en l’absence de violence ou de victimes.
Retombées communautaires
De façon paradoxale, la descente a entraîné l’ouverture d’un dialogue sans précédent entre la police et la communauté gaie. Les échanges qui ont suivi ont mené à la création de Dire enfin la violence (DELV), ainsi qu’à la mise en place d’une table de concertation réunissant des militants, la Ville et les corps policiers. Pour la première fois, ces acteurs ont pu échanger directement et aborder des enjeux jusque-là peu pris en compte, comme les descentes, les pratiques policières et les relations sur le terrain. Malgré la violence de l’opération et les tensions qu’elle a provoquées, la rafle a ainsi contribué à des changements durables dans les années qui ont suivi.
Fermeture
Après la descente, la fréquentation du K.O.X. a chuté rapidement. Une partie de la clientèle, inquiète à l’idée d’une nouvelle intervention policière ou d’être associée à ce type d’événement, a cessé de le fréquenter.
Cette baisse d’achalandage a fragilisé la situation financière du bar, qui dépendait de soirées très fréquentées pour rentabiliser le vaste espace de la Station C. Malgré la poursuite des soirées avec DJs et danseurs, le K.O.X. n’a jamais retrouvé l’affluence des années précédentes, tandis qu’une partie de sa clientèle s’est tournée vers d’autres établissements du Village.
En 1996, la Station C a finalement cessé ses activités. Pour souligner la fermeture du K.O.X., trois jours de festivités ont été organisés sous la forme d’une « veillée funèbre ». L’événement s’est conclu le samedi 2 novembre avec « Le Bal final », animé par Henri Khouzam, suivi à 3 h d’un spectacle de Plastik Patrick. Un prix total de 1 000 $ était également offert.
La fin du K.O.X. a marqué la disparition de l’un des établissements les plus sexualisés et associés à la culture cuir du Village.