15 décembre 1980 – 1993
Pionnier
Le Gay Apollon a joué un rôle pionnier dans l’essor du strip-tease masculin gai à Montréal. Dès les années 1960, certaines discothèques présentaient déjà des gogo boys, mais ceux-ci se produisaient en cache-sexe ou dans de très petits sous-vêtements.
explique que les spectacles de danseurs masculins nus ne sont pas d’abord apparus dans les bars gais. Les premiers spectacles de ce genre avaient été conçus pour une clientèle féminine. Le journaliste identifiait le Cabaret 281, sur Sainte-Catherine, comme le premier établissement à avoir connu un véritable succès avec cette formule et précisait qu’on y faisait encore la queue pour entrer.
Les hommes gais, selon l’article, avaient jusque-là dû observer ce phénomène « de très loin ». Le Gai Apollon représentait donc une adaptation directe de cette formule à une clientèle masculine homosexuelle : quelqu’un avait finalement eu, selon le journaliste, « la bonne idée d’ouvrir un club de danseurs nus pour hommes ».
: il faisait partie des premiers établissements montréalais à reprendre la formule commerciale du strip masculin et à la destiner explicitement aux hommes.
Gilles Rouleau est clairement présenté comme l’homme derrière l’ouverture
La formulation de l’article est sans ambiguïté :
« Gilles Rouleau a eu la main heureuse en ouvrant le Gay Apollon. »
On peut donc attribuer à Gilles Rouleau un rôle de fondateur ou, à tout le moins, d’homme directement responsable de l’ouverture de cette incarnation du Gai Apollon au 1418, rue Guy.
D’abord, l’établissement était « en face de la sortie de métro GUY ». La proximité du métro était donc déjà présentée comme un argument important.
Ensuite, l’Apollon s’était installé dans les locaux d’un club précédent :
« le LOVE »
Le journaliste précisait même que le Love avait « connu ses heures de gloire ».
Cela montre que le Gai Apollon ne partait pas de zéro : il récupérait un local déjà connu de la clientèle nocturne et gaie, avec une réputation antérieure.
Le décor : rénové, coquet et volontairement rétro
C’est probablement le détail le plus intéressant concernant l’intérieur.
Les locaux avaient été :
« très bien rénovés »
et le journaliste les décrivait ainsi :
« C’est coquet, avec un petit air des années ’50. »
On peut donc écarter l’idée d’un endroit simplement sombre, brut ou improvisé. Au moment de cette visite, le Gai Apollon avait un décor soigné et volontairement rétro, inspiré au moins partiellement des années 1950.
On ne connaît toujours pas les couleurs, le mobilier ou la disposition exacte, mais on possède maintenant une caractérisation contemporaine très nette : coquet, rénové, avec une ambiance visuelle années 1950.
La beauté des danseurs était un argument commercial central
Le journaliste ne cachait absolument pas le rôle principal joué par les danseurs :
« Car bien sûr, c’est l’important dans l’affaire. »
Il ajoutait que si les danseurs n’étaient pas beaux, il n’y avait plus d’intérêt à regarder quelqu’un « se faire aller la quéquette en public », avant de résumer brutalement l’attente de la clientèle :
« On veut de la viande! Et à l’Apollon, on en a plein la vue. »
C’est très révélateur du ton de la presse gaie de l’époque, mais surtout du positionnement du commerce. L’attrait physique des danseurs constituait le cœur du produit vendu.
Quelques années plus tard, la chronique du troisième anniversaire continuait d’ailleurs de vanter :
« Les danseurs sont toujours les plus beaux en ville »
et qualifiait l’ambiance d’« unique ».
Comment se déroulait concrètement un numéro
L’article donne une description rare et extrêmement précise.
Un danseur exécutait en moyenne trois chansons.
Pendant chacune d’elles :
« les vêtements tombent »
Le déshabillage était donc progressif et intégré à la prestation, plutôt qu’une arrivée immédiate sur scène entièrement nu.
Les styles variaient selon les danseurs. Certains présentaient quelque chose de :
« plus élaboré comme strip-tease »
tandis que d’autres se contentaient de faire disparaître :
« une petite culotte cousue de pierreries ».
On a donc également un renseignement sur les costumes : au moins certains danseurs portaient des slips très petits et décorés de pierres brillantes, typiques de l’esthétique du strip de l’époque.
Les clients pouvaient acheter une danse à leur table
C’est probablement l’information la plus importante sur le fonctionnement quotidien du bar.
Si un danseur plaisait à un client :
« quelques dollars le feront danser à votre table »
Le danseur montait alors :
« debout sur un petit tabouret »
et se retrouvait, selon la formulation volontairement provocatrice du journaliste :
« les fesses sous votre nez ».
Ce n’était donc pas uniquement un spectacle collectif sur scène. L’Apollon proposait déjà une forme de prestation individuelle ou semi-privée à la table du client, contre paiement supplémentaire.
C’est un ancêtre assez direct du système de danses personnalisées que développeront plus tard les bars de danseurs.
Mais le contact physique était interdit
La règle était explicitement formulée :
« Regarde mais touche pas! »
Cela nous donne un renseignement essentiel : même lorsque le danseur venait directement à la table et se produisait à quelques centimètres du client, le spectacle reposait sur la proximité visuelle et non sur le contact physique autorisé.
Il y avait donc une frontière nette entre le spectacle érotique et l’interaction sexuelle directe.
Une promotion permettait même de gagner une danse
Une autre de tes pages révèle un système promotionnel assez ingénieux : les « petits gratteux » du Gai Apollon.
Le client grattait une carte afin de découvrir un nombre d’étoiles :
- 1 étoile : une bière
- 2 étoiles : une danse
- 3 étoiles : une danse et une consommation
Le rédacteur racontait avoir lui-même gagné une danse pendant sa visite. Il précisait avoir trouvé le danseur « tellement beau » que le magazine avait décidé de le présenter dans ses pages du mois.
Cela montre aussi un lien direct entre les danseurs de l’Apollon et leur exposition dans la presse gaie : les danseurs pouvaient devenir des modèles photographiés dans le magazine.
Horaire et promotion sur la bière
Cette même chronique fournit une donnée pratique très précise :
ouverture à 19 h, tous les soirs de la semaine.
Et entre :
19 h et 21 h : bière deux pour une.
L’Apollon cherchait donc manifestement à attirer la clientèle dès le début de soirée, avant le cœur de la nightlife plus tardive.
Le troisième anniversaire confirme un succès durable
La chronique « Apollon a 3 ans! » est particulièrement révélatrice.
Elle disait :
« Gilles, le propriétaire, [a] fait du Gai Apollon une véritable institution. »
Et ajoutait :
« Cet endroit n’a pas “dérougi” depuis tout ce temps. »
Dans le contexte québécois, « ne pas dérougir » signifie ici que l’endroit était demeuré très occupé / très fréquenté depuis son ouverture.
Ce n’était donc apparemment pas une curiosité ayant connu quelques mois de succès : trois ans après son ouverture, le magazine le présentait déjà comme une institution bien établie.
Le deuxième étage semble avoir constitué un espace distinct
Pour le troisième anniversaire, le texte annonçait :
« On ouvrira le 2e étage »
et :
« les danseurs vous attendent de pied ferme… »
C’est particulièrement intéressant. Cela laisse entendre que le deuxième étage n’était pas nécessairement accessible quotidiennement, ou qu’il constituait un espace supplémentaire ouvert pour certaines occasions.
Il faudrait éviter de conclure immédiatement qu’il s’agissait d’un cruising bar ou d’une salle privée sans autre preuve, mais on peut désormais affirmer qu’un second niveau faisait partie des espaces utilisables par l’établissement et pouvait être ouvert lors d’événements spéciaux.
Le Nouveau Hawaïen était son premier concurrent immédiat
L’article précise que l’ouverture du Gay Apollon avait été :
« suivie de près par l’ouverture du Nouveau Hawaïen, aussi avec danseurs »
Cela donne une information intéressante sur son statut pionnier. L’Apollon n’était pas simplement l’un d’une dizaine de bars identiques au moment de son apparition : son ouverture avait précédé de peu l’arrivée d’un deuxième établissement destiné aux hommes avec danseurs nus.
Autrement dit, on assiste au moment même où une nouvelle catégorie de bar gai montréalais était en train de naître.
La nudité complète est devenue plus courante à mesure que les lois changeaient et que la police relâchait un peu la pression après la décriminalisation de 1969.
Le Gay Apollon est allé plus loin en faisant du danseur nu l’une des principales attractions du bar. Il est ainsi devenu le premier établissement montréalais officiellement consacré aux danseurs nus.
Cette formule a marqué un tournant dans la vie nocturne gaie montréalaise. La nudité masculine n’y était plus présentée comme une animation occasionnelle : elle devenait le concept même de l’établissement, pensé directement pour une clientèle gaie. Le Gay Apollon a ainsi contribué à populariser un modèle qui s’est ensuite largement répandu à Montréal au cours des années 1980.
Ambiance et clientèle
On y entrait par un escalier étroit qui menait à l’étage, juste au-dessus d’un magasin de vêtements. Le décor était sombre, dominé par le rouge, avec une piste au centre, des jeux de lumière colorés et une trame sonore surtout funk et disco.
L’ambiance était relativement calme. Contrairement aux soirées destinées aux femmes, souvent décrites comme plus bruyantes et électriques, la musique restait assez modérée pour permettre les conversations. Les hommes y venaient autant pour regarder les danseurs et prendre un verre que pour rencontrer et cruiser d’autres hommes.
La clientèle était principalement masculine et souvent anglophone. Elle regroupait notamment des hommes gais du centre-ville, des habitués du West Village et des étudiants de Sir George Williams, devenue par la suite l’Université Concordia. Certains de ces étudiants tentaient eux-mêmes leur chance comme danseurs.
Le succès de certaines soirées était tel qu’il fallait parfois patienter avant de pouvoir entrer, particulièrement après minuit. Les mercredis, les concours de danseurs amateurs comptaient parmi les rendez-vous les plus populaires et attiraient une foule prompte à encourager les participants qui montaient sur scène.
Les danseurs étaient réputés pour être parmi les plus beaux et les plus professionnels de Montréal. On y voyait de tout : des grands musclés, des plus minces, des acrobatiques. Plusieurs noms, dont Shawn, David et Sébastien, sont restés associés aux souvenirs du bar et à son caractère fortement érotique.
Incendie
Le 27 juillet 1987, un incendie s’est déclaré vers 7 h du matin et a entièrement détruit le bar. Le feu était vraisemblablement d’origine électrique. Un pompier a été légèrement blessé après avoir chuté dans une trappe à l’intérieur du bâtiment.
L’immeuble a ensuite été démoli, puis l’îlot a été intégré au campus de l’Université Concordia.