1972 à 1989
1422 Peel
Déplacement de la scène gaie vers l’est
Détruit
Le P.J occupait un petit immeuble du centre-ville construit en 1879. Bien avant de porter ce nom, l’endroit avait accueilli dès 1952 le Down Beat Club et sa salle adjacente, le Tropical Room. C’était un lieu unique pour l’époque, puisqu’il refusait ouvertement une clientèle hétéro « trop visible », préférant offrir un refuge aux hommes qui vivaient dans la peur du regard social. Il devint ainsi l’un des très rares lieux montréalais où les hommes homosexuels pouvaient se rassembler.
L’endroit, décoré façon jungle, était animé par Armand Monroe, drag queen et maître de cérémonie reconnu, surnommé « La Monroe ». Il attirait des artistes, des noctambules, des serveurs chaleureux et une clientèle qui n’avait souvent nulle part ailleurs où aller sans craindre de se faire arrêter.
Beaucoup d’habitués racontaient comment certains hommes entraient en duo en se faisant passer pour deux « amis hétéros », simplement pour éviter l’attention. Dans les coins sombres, ils profitaient de quelques secondes pour se tenir la main, un geste risqué pouvait suffire à déclencher une intervention policière. Le Tropical Room resta pourtant un refuge essentiel pour ces hommes.
Armand Monroe joua un rôle central dans la défense du droit des hommes gais à danser ensemble, ce qui n’était pas toléré ailleurs. Le 27 août 1958, lors de son anniversaire, le Tropical Room fut le théâtre de ce qui fut considéré comme la première danse publique entre hommes à Montréal. Deux hommes se levèrent et commencèrent à danser. La salle se figea. Il eut un long silence avant les applaudissements nerveux, puis Monroe, en drag, prit le plancher pour soutenir le moment et calmer les esprits. Plusieurs témoins racontèrent qu’ils quittèrent le bar ce soir-là la tête haute, mais en vérifiant nerveusement si la police n’attendait pas dehors. Cette danse marqua une brèche symbolique dans un interdit profondément ancré.
En 1965, un incendie criminel détruisit le Down Beat et le Tropical Room. Le lieu fut reconstruit et rouvrit sous un nouveau nom : P.J.. Armand Monroe demeura l’animateur principal. Le bar devint rapidement un cabaret gai très populaire, reconnu comme un repaire incontournable du centre-ville pour les travestis, les jeunes de tous âges et les fêtards de tous les milieux. C’était toujours plein, ça dansait fort, et l’endroit vibrait du début à la fin de la nuit.
Dans les années 1960 et 1970, alors que l’homosexualité demeurait criminalisée ou fortement stigmatisée, P.J. fonctionnait comme un cabaret officiel. En 1973, une demande de permis de cabaret confirma son statut légal. Malgré cela, la police surveillait l’établissement de près. Des descentes, des contrôles et des intimidations faisaient partie de la réalité. Des employés avertissaient discrètement la clientèle qu’il y avait « des uniformes à l’entrée », permettant à chacun d’ajuster son comportement.
Au tournant des années 1980, la clientèle avait commencé à migrer vers l’est, attirée par des loyers plus accessibles et une ambiance plus communautaire. Le P.J. perdit alors lentement de son influence. Le bar ferma finalement ses portes en 1989, après plus de trois décennies à offrir un espace de liberté relative au cœur d’un environnement hostile.


